Quand j’ai commencé à lire le programme du Front national en matière d’éducation, j’ai un peu eu l’impression de voyager dans le temps. Si l’expérience en tente certains également, je vous conseille de vous munir d’une bonne tasse de café et de quelques petits gâteaux pour la route, comme je l’ai fait par précaution. On sait jamais.
Ce voyage dans le temps avait au départ quelque chose de presque plaisant (outre le café et les gâteaux), l’impression de replonger dans l’univers de livres et de films qui ont bercé mon enfance. Avec des instituteurs vêtus d’une redingote noire et petites lunettes au bout du nez, et des enfants jouant aux billes dans la cour, leurs mains encore pleine de craie et le béret sur la tête. Des cartables en cuir vieilli et des porte-plume sur le coin de la table… Mais très vite, le voyage dans le temps a pris des airs de mauvais remake. Parce que sous couvert de défense d’une école d’antan (totalement idéalisée), le Front national prône surtout un modèle de l’école rétrograde et dépassé.
Première gorgée de café : un constat douteux…
Le Front national nous parle d’un système scolaire mis à mal par le « laxisme face aux violences scolaires qui sont en progression », la baisse du niveau scolaire, l’utilisation quasi-douteuse des technologies de communication qui ne sauraient « remplacer le contact entre le maître et l’élève » (qui a dit le contraire?), « les méthodes pédagogistes » de 1968 qui ont (carrément!) « démantelé l’école de la République, bloquant l’ascenseur social et faisant de nos enfants des cobayes livrés à toutes les expériences plus catastrophiques les unes que les autres » (non non, je n’ai rien changé à cette formule, elle figure telle quelle sur le site du Front national). Ah la la, mai 68… On est déjà mis dans l’ambiance.
Deuxième gorgée de café : … et des propositions archaïques !
Autant vous le dire de suite : je ne ferai pas de présentation exhaustive des propositions du Front national et je me concentrerai sur celles qui m’ont fait peut-être fait le plus bondir, et bondir avec sa tasse de café dans les mains est une aventure assez périlleuse, soyez-en certains. Surtout, n’oubliez pas les petits gâteaux pour cette étape.
Pour le Front national, le respect des professeurs et des instituteurs passe par la « tolérance zéro » pour les violences scolaires et des mesures comme « se lever quand le professeur entre en classe, bannir le tutoiement par l’élève de l’enseignant ». Et pourquoi pas restaurer la blouse blanche (pour le maître), la blouse grise (pour les garçons) et le tablier (pour les filles) ? Je pose la question. Quant à la question des violences scolaires, si je suis totalement pour y mettre fin bien entendu, ne rien affirmer en matière de prévention et s’abstenir de toute réflexion sur les causes qui en sont à l’origine, c’est tout simplement refuser de s’attaquer au problème.
Passons à présent aux programmes scolaires et aux méthodes pédagogiques…pas mieux. Le Front national souhaite mettre l’ « accent (…) sur l’apprentissage des savoirs fondamentaux » à savoir le français et le calcul. Rien n’est dit sur l’enseignement des langues étrangères par exemple, mais à lire le programme du Front national sur la culture, on comprend mieux l’absence de propositions en la matière. On se laissera plus ou moins surprendre par des formules comme : « l’apprentissage de la géographie française [devra être] obligatoire « . Hum… ce n’est pas le cas déjà ? Bon, j’attaque les petits gâteaux…
Soyons pragmatiques, avec ces quelques conseils sur la pédagogie : des »notions solides sur l’histoire de France, à partir de la chronologie et de figures symboliques qui se gravent dans les mémoires », la géographie « enseignée sur des cartes »… je vous passe également l’épisode sur le retour de l’enseignement à la morale pour m’attarder d’avantage -déformation professionnelle oblige- sur l’enseignement du français avec cette proposition phare de rendre la « méthode syllabique obligatoire en CP ». Ce vieux débat semble toujours soulever autant les passions. Je ne comprends pas cet acharnement à agiter l’épouvantail « méthode globale », alors qu’aujourd’hui, on sait que l’utilisation strictosensu de cette méthode d’apprentissage appartient plus au domaine du mythe que celui de la réalité.
Je poursuis ma lecture. Un air de déjà-vu ces propositions… ah oui, c’était sur le site de l’UMP : apprentissage dès 14 ans et suppression du collège unique. A mon sens, on ne peut pas prôner l’orientation subie d’un côté et porter l’émancipation de chaque élève et futur citoyen de l’autre, c’est absolument paradoxal. Et une autre gorgée de café avalée, plus un petit gâteau. Ça méritait bien ça quand même.
Sur l’évaluation, que propose le Front national ? Pas grand chose de neuf, bien qu’à ce stade-là de ma lecture, je n’attende plus vraiment de révolution pédagogique, on l’aura bien compris : « maintien de la note obligatoire » (telle quelle, surtout, ne rien changer!), maintien du baccalauréat, prôné comme vecteur d’égalité… Là encore, je grince des dents.
Maintenant, ça parle « parents d’élèves ». Je sursaute en lisant ce qui suit : « instauration de cours de français obligatoires pour les parents qui ne maîtrisent pas notre langue nationale, pour inciter les parents à franchir le seuil de l’école ». Il fallait oser parler d’incitation en se référant à une mesure « obligatoire »! Pour ne rien vous cacher, ma dernière gorgée de café passe de travers et je me suis étouffée avec un gâteau : pourquoi fallait-il (encore) la ramener sur « les parents qui ne maîtrisent pas notre langue nationale » ? Suis-je bête, je lis le programme du Front national.
Vous reprendrez un peu de café ou bien des petits gâteaux ?
Ah non désolée, y’en a plus ! Plus une goutte de café (la dernière a fini sur le canapé quand j’ai sursauté) et l’assiette de gâteaux est vide. La lecture du discours d’Orléans sur l’école et la Nation de François Hollande s’était avérée moins périlleuse pour ma ligne.
Après ce voyage dans le temps plus que douteux, je reste d’autant plus convaincue du fait que l’école ne peut assumer ses missions, à savoir l’enseignement des savoir et savoir-faire et la construction du vivre-ensemble, que dans une volonté d’ouverture au monde qui nous entoure et avec la volonté de combattre les inégalités qui y sont grandissantes. Il en va de l’intérêt de l’élève, de l’enseignant comme de l’ensemble de la société française. A défaut d’avoir lu des propositions innovantes pour le système scolaire, j’aurai au moins la certitude qu’une fois de plus, la recette du « c’était mieux avant » était toujours utilisée voire « surutilisée », notamment par le Front national. Pour combien d’années encore ?

